Archives pour la catégorie Prose poétique

L’ombre toujours triste

« Elle est dans l’ombre, séparée de la lumière. Le lustre gainé de noir n’éclaire que l’endroit des corps. L’ombre du lustre fait les ombres différentes. Le bleu des yeux et le blanc des draps, le bleu du bandeau et la pâleur de la peau se sont couverts de l’ombre de la chambre, celle du vert des plantes du fond des mers. Elle est là, mélangée avec les couleurs, et l’ombre, toujours triste de quelque mal qu’elle ne sait pas. Née comme ça. Avec ce bleu dans les yeux. Cette beauté. » (Marguerite Duras, Les yeux bleus cheveux noirs, publié en 1986 aux éditions de Minuit, p.48)

Lisez cela à voix haute et dites-moi que ce n’est pas de la poésie…

La poésie est dans l’allure

Distinguer prose et poésie ?  Jean-Paul Goux pense que c’est dans le rythme ou dans l’allure.  Ce qui fait la différence entre une phrase qui peut être considérée comme une œuvre esthétique, et une autre qui n’est qu’une phrase « selon la grammaire ». Rappelant la correspondance exaltée que Flaubert entretenait avec Louise Colet (septembre 1853) sur le style, il affirme :

Une phrase qui n’a ni train ni tenue, ni allant ni contenance, peut être encore une phrase selon la grammaire, elle n’est pour l’écrivain ou pour la critique esthétique qu’un « quelque chose qui n’a plus de nom dans aucune langue ». (Jean-Paul Goux, « De l’allure », Semen, 16, Rythme de la prose, 2003)

Poésie, musique et rythme visuel

S’il est vrai que l’émotion poétique est aussi puissante par quelque moyen qu’elle s’atteigne, vers mesuré, vers libre ou poème en prose, il n’est pas indifférent que le vers soit associé ici davantage que la prose au lyrisme en son sens propre : le chant, la musique. C’est en effet du nombre et de la place des accents qu’il s’agit, donc d’un élément essentiel de ce qui fait de la langue une musique. (Dominique Jouve, Dictionnaire international des termes littéraires)

Dominique Jouve poursuit en introduisant dans sa typologie une dimension spatiale :

[…] le vers qui aux origines de notre culture se définit par son rapport à la musique, devient avant tout une affaire d’espace : la voix se met en page. En retour, l’attention accordée à la disposition produit des effets de rythme visuels et auditifs. (Ibid.)

Poème, poème en prose ou prose poétique? Débat

«Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? » (A Arsène Houssaye – texte de 1869, Charles Baudelaire en préface à Spleen de Paris).

En rappelant le fameux Gaspard de la nuit  d’Aloysus Bertrand, Baudelaire lançait la question de la prose poétique dont nous discutons encore aujourd’hui.